Le monde de Juju

13 mai 2006

Tombe la pluie...


J'aime les soirs de pluie. J'ouvre ma fenêtre, l'air est vif et me réveille, une toile noire se dessine autour des immeubles. Tout le monde a au-dessus de sa tête cette même couleur de nuit. Je n'ai jamais autant l'impression que le monde vit. Ca peut paraître paradoxal, mais la pluie crée un mouvement de foule, les troupeaux humains se réfugient dans leurs antres, et la ville attrape la varicelle : pullulent partout des carrés de lumière.


Les gens s'agitent, vaquent à leurs occupations, des silhouettes découpées se hâtent et se jouent. Et je vois le monde vivre. Je sens son coeur battre, doucement, régulièrement. Ses cheminées ronflent, ses rideaux se soulèvent, le flot rouge de ses rues ralentit, et stagne. La vie émane de ses vicères.

Je me poste derrière la vitre, mes mains enlaçant une tasse chaude. Je regarde les gens vivre. J'ai souvent du mal à imaginer que chaque personne a une vie. Ca peut paraître bête dit comme ça, mais on oublie souvent de prendre en compte le fait que les autres aussi se lèvent, s'endorment, ont des amours, des amis, une couleur préférée et ont soulevé un jour leur oreiller pour y trouver un cadeau de la petite souris. C'est vertigineux.

Des points de lumière apparaissent. Certains clignotent. C'est tout un langage : un feu s'allume, une enseigne lui répond, mais si brutalement que le feu s'éteint. La lumière de l'enseigne vrille légèrement et se meurt. Je n'ai pas compris ce qu'ils avaient à se dire. J'aimerais pouvoir communiquer ainsi.

Je dirais à cette femme en face, aux cheveux gris retenus par une broche métallique qu'elle a le visage doux. Elle se berce doucement sur son siège, comme un enfant cherchant la tendresse du mouvement. Je murmurerais à cet enfant qui pleure et ne s'endort pas que même si tout s'éteint autour de lui, les choses ne changent pas, qu'il peut fermer tranquillement les yeux, le monde ne cesse pas d'exister lorsqu'il dort. J'avouerais à ce chat qui fait sa toilette que ses yeux en amande m'hypnotisent, que son dédain apparent n'en attire que mieux ma tendresse. Et je chuchoterais à cet homme que son visage d'enfant qui pleure sans verser une larme est touchant et qu'il ne doit pas en avoir honte. Les sourires ne masquent pas tout, et comme la nuit révèle la vie, les sourires constants mettent en lumière les yeux tristes.


Et, petite cellule que je suis, je m'assoupis, la tête contre le carreau. Je serai ce soir de ces petits carrés noirs qui n'osent révéler leur histoire. Je me réveillerai, ma tasse sera froide, ma joue glacée, et les sources claires auront disparu. Les lumières ne communiqueront plus, les cellules s'affaireront et réveilleront l'organisme endormi. La pluie aura lavé la peau salie par les pas. Et j'attendrai patiemment la nuit suivante, pour écouter à nouveau les ampoules parler.

1 Comments:

Anonymous Nell said...

Nous avons tous une vie differentes! Il y a des personnalitées qui nous paraissent"bizarre" et je me dis" Je pourais pas vivre sa vie".
Pourtant, quand je regarde un individu, je me dis qu'il a le meme regard, les memes reflexes que la vie nous impose.Fatidique question...Apres toute une vie, peut on etre une pluie, le vent, un insect qui rempent pres a etre acrabouillé par nos souliers meurtrié? La foule est la pluie et la pluie c'est la vie!
C'est un tres beau texte Juju! Felicitation et encore merci!

17:07  

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